Nous sommes parfois confrontés à des questions sans réponse. Face à l’immensité de l’univers, cela est bien naturel. Mais face à des jeunes auxquels nous sommes sensés délivrer un enseignement, cela pose souci. Car très vite, l’absence de réponse se mue en absence de sens. Et si cela est dénué de sens, alors pourquoi apprendre ?…

Il est important de souligner que ce que nous enseignons possède bien un sens, même si parfois nous l’ignorons. Nous gagnons toujours à inviter nos élèves ou nos jeunes à les mettre en quête de sens. Cette confession d’ignorance invite justement à cette recherche. Nous ne perdons pas en autorité à confesser notre ignorance. Au contraire, nous gagnons en prestige. Celui d’être humain, se tenant debout face à l’immensité de l’univers. Cette position raisonnable invite à raisonner. Nous abandonnons le statut d’un dieu à l’omniprésent savoir pour rejoindre la stature d’un homme cheminant sur les sentiers de la raison.

Non, nous ne savons pas tout ; oui, il y a du sens, vous pouvez le découvrir ou le conquérir.

L’école existe pour cette raison. Afin de transmettre le savoir connu et d’offrir les moyens d’éclairer l’inconnu. Si nous savions tout, les jeunes se retrouveraient réduits à uniquement reproduire l’ancien et ainsi condamnés à un mortel ennui pour un humain. Si nous ne savions rien, les jeunes se verraient contraints de tout créer à partir de rien. (et quand je dis tout, c’est vraiment tout, comme aller chercher de l’amadou pour allumer un feu au lieu d’appuyer sur un interrupteur).

Nous nous situons donc entre une ignorance absolue et un savoir total. Ce souci de transmettre les connaissances utiles à une vie agréable porte un nom : l’école. Elle existe depuis le jour où nos très lointains ancêtres enseignèrent à leurs enfants le fruit de leur savoir plein de primitives saveurs. Elle commença par l’enseignement des baies comestibles, des endroits ensoleillés, des rivières riantes… Cela permit à la jeune génération de se mettre en mouvement, devenant ainsi à la fois identique à celle de ses parents et à la fois différente. Cela nous distingue des autres animaux, reproduisant à l’identique les gestes de leurs parents depuis des millénaires. Comparez un chat de l’antiquité et un chat moderne : leur vie est quasiment identique. Comparez un homme de l’antiquité et un homme contemporain : leur vie est très différente. Tout le confort de la vie actuelle vient donc de l’enseignement. Et parce que nous voulons que nos enfants vivent bien, voire mieux que nous, nous les envoyons à l’école.

Eux-mêmes aussi sont avides de prolonger ce mouvement, en étant à la fois identique à leurs parents et différents. Cela se retrouve par exemple dans le phénomène de palatalisation. Vous savez, ce truc qui fit que du latin capra on fit le français chèvre, qui transforme par exemple le son « ke » en « cheu ».

Le truc sur lequel les élèves interrogent : « et pourquoi le latin s’est transformé en français ? pourquoi capra a fait chèvre ?… ». Oui, vous connaissez bien cette question du pourquoi nous confrontant parfois à notre ignorance (ou les limites de notre patience).

Eh bien, à mon sens (car je n’en connais pas d’autres !), c’est justement parce que les enfants veulent être à la fois différents de leurs parents mais pas trop quand même.

De façon inconsciente, ils vont avancer doucement leur langue du son ke vers le son cheu.

Pourquoi avancer et pas reculer ?… Eh bien car leurs parents avancèrent eux aussi la langue pour ne pas prononcer exactement comme leurs parents. Aussi, quitte à ne pas ressembler à la façon de parler des parents, autant ne pas adopter celle des grands-parents… ça ferait ringard ! (désuet, obsolète, dépassé, démodé, vieillot, suranné, bref, en un mot… vieux jeu)

Voilà donc une raison (à mon sens) pour laquelle les langues évoluent, et évoluent lentement. Tout simplement pour que les enfants soient à la fois différents et identiques à leurs parents et à leurs grandsparents. Et ainsi être dans le vent…de la vie en mouvement.

© Frédéric Rava-Reny

Palatalisation