L’autre conte de fées des frères Grimm.

Au 18ème siècle, l’Europe découvre l’existence d’une antique langue de l’Inde : le sanskrit. William Jones (1746-1794) l’étudie et montre sa relation avec le latin, le grec, le gotique et le celtique. Sa conclusion : toutes ces langues ont une origine commune, une langue préhistorique.

Mais comment prouver l’existence d’une langue parlée avant l’invention de l’écriture, donc sans aucune inscription ?

Imaginons que nous n’ayons aucune trace écrite du latin. Pour prouver son existence, et en reconstituer une grande partie, il « suffirait » de comparer les lexiques (l’ensemble des mots d’une langue) et les grammaires des langues dont il est l’ancêtre: italien, occitan, catalan, espagnol, portugais, français, roumain… Un vrai travail de romain… à rendre chèvre.

Prenons justement ce mot comme exemple. Des points communs apparaissent, mais aussi des différences :

 

chèvre (français) – cabra (catalan) – cabra (espagnol) – capra (italien) -cabra (occitan) – cabra (portugais) – capră (roumain)

Pour affiner la recherche, faisons des cabrioles : traquons les sons manquants ou différents dans les mots de la même famille. Ainsi pour chèvre, ne restons pas têtus : regardons à côté pour voir cabri (chevreau), avec un air de famille manifeste. La racine latine est capra. Facile .

On fait la même chose avec un grand nombre d’autres mots et on trouve des régularités : des lois phonétiques. Elles décrivent comment les mots se transforment au cours du temps (dans la même langue ou de l’une à l’autre). Exemple : le son ca latin s’adoucit souvent en français en ch+voyelle (souvent che) tandis qu’il reste ca en italien et en espagnol ; le son b ou p latin se transforme facilement en v français. Ainsi, le français cheval vient bien du latin caballus qui résonne dans cavalier, l’espagnol caballo et l’italien cavallo.

Afin de prouver la parenté des langues européennes et indiennes, il faut faire le même travail de comparaison entre les lexiques et les grammaires. Voici un exemple avec deux langues non apparentées : le chinois et l’hébreu.

indoeurop

Ainsi, en 1816, grâce au travail de Franz Bopp (1791-1867), on en est sûr : il y a bien une source commune. On la baptise « indo-européen », on dresse l’arbre généalogique des langues parentes (voir plus haut). Jacob Grimm (1785-1863), un des deux frères Grimm, découvre des lois phonétiques. Cela donne par exemple : là où le latin a un son p (initial), les langues germaniques ont souvent un son f (parfois écrit v en allemand) (j’abrège en loi p => f ). À quoi ça peut servir ? Entre autres, à faciliter l’apprentissage des langues en établissant des liens entre elles. Exemples pour p => f : plat / flat ; pour / for ; peur / fear ; poisson / fish ; plein / full ; poulain / foal, pro- / fore-…

La loi d => t lie ainsi davantage pied à foot, et k => h le français course à l’anglais horse…

De la même façon que le passage par le latin facilite la correspondance des langues romanes (vue avec chèvre et cheval), passer par l’indo-européen rétablit des liens masqués entre français, anglais, allemand, espagnol, italien… Rétablir des liens devenus étrangers, chercher des connivences de sens, c’est tout l’objet de cette rubrique…

Article publié dans Intelligence Mode d’Emploi, n°8.

© Frédéric Rava-Reny

La découverte d’une langue préhistorique : L’indo-européen